jeudi 5 janvier 2017

La cathédrale de Valencia, le Calice de la Cène et le Saint Graal

   La cathédrale de Valencia garde d’innombrables trésors qui ont été gagnés le long de ses 771 ans d’existence, dus au pouvoir politique de l’Église et à l’éclat des grands moments historiques à travers lesquels la ville est passée, concrètement à la fin du Moyen Âge où elle a vécu son siècle d’or. En fait, on a affirmé que cette cathédrale est l’une des plus riches au monde en ce qui concerne les reliques. Et la raison est assez curieuse : quand les rois aragonais avaient besoin d’argent pour financer ses campagnes militaires à travers la Méditerranéenne, le chapitre le leur fournissait. Et voilà ce qui lui est arrivé à Alphonse le Magnanime, qui, ne pouvant pas rembourser les 136.000 sous qui avaient été destinés à la guerre de Naples, rendit non seulement toutes les reliques qu’il avait obtenues dans ses péripéties, mais aussi celles qu’il avait hérité de ses ancêtres. 

La porte plus ancienne, celle de l'Almoina (l'aumône)
   Aujourd’hui la plus connue de ces reliques est le Calice de la Cène, le même que Jésus-Christ  utilisa, selon la tradition aragonaise, pour instituer le dogme de l’eucharistie avant sa mort.

   Mais, comment est le Calice arrivé aux mains des rois d’Aragon ? Et surtout, a cette histoire des fondements ? Alors…

   Selon la tradition aragonaise :

   Jésus est crucifié, jusqu’ici on connait bien les évènements; et, après sa mort, les apôtres distribuent entre eux les objets qui lui avaient appartenus et partent prêcher dans des différents coins du monde. Ce sera Saint Pierre, considéré par l’Église catholique comme le premier pape, qui portera le Calice jusqu’à Rome ; et il passera aux mains de ses successeurs… jusqu’à Sixte II. Voilà le temps où le christianisme était une activité à grand risque, car il était terriblement persécuté par l’empire romain. Sixte II décida de protéger ses reliques en les livrant à son diacre, Saint Laurent, natif d’un village près de Huesca. Quelques jours après, Sixte II meurt martyrisé (an 258) et son diacre décide d’expédier les reliques à ses parents en Espagne. Peu après, il est aussi martyrisé. Dans l’église Saint-Laurent-hors-les-murs de Rome il y avait un tableau qui montrait le moment où le diacre remettait les reliques à un légionnaire espagnol, mais il a été détruit dans un bombardement des alliés l’an 1943.

Porte de l'Almoina: détail
   Une fois dans la péninsule, le Calice commence son pèlerinage à travers les différentes cachettes jusqu’à l’arrivée des musulmans l’an 711, où l’on a peur à nouveau qu’il ne soit pas détruit. Cette fois, c’est l’évêque de Huesca qui prend les reliques avec lui et va se réfugier dans une grotte sur laquelle on bâtira le monastère de San Juan de la Peña. Et ce sont les troupes de Charlemagne (qui, par « hasard » traversaient le nord de l’Espagne) qui propagent la légende du Saint Graal en Europe. Les études sur ce sujet nous montrent l’influence de ce calice dans la littérature médiévale, plus précisément sur le Perceval de Chrétien de Troyes ou le Parzival de Wolfram von Eschenbach. Les chercheurs ont signalé des nombreuses coïncidences existant entre quelques fragments du roman et la réalité en ce qui concerne les lieux que Perceval traverse pour arriver jusqu’au Graal. En fait, il y a des correspondances très intéressantes entre la description des paysages et bâtiments dans le roman et l’environnement naturel et même l’architecture du monastère de San Juan de la Peña. 

   D’ailleurs, les rois d’Aragon avaient toujours eu un rapport spécial avec ce monastère. Le jour arriva où le roi Martin l’Humain, en 1399, prit avec lui le Calice et le déposa dans son palais de la Aljafería à Saragosse, puis dans celui de Barcelone, et finalement dans le palais de Valencia. D’ici, nous l’avons dit, il passera à la cathédrale de Valencia grâce au don d’Alphonse le Magnanime.


   Et depuis le XV siècle, le Calice a été très bien gardé quelque part dans la cathédrale (probablement dans la salle des reliques) jusqu’à ce qu’en 1916 on a décidé d’aménager la salle capitulaire pour l’abriter. 

Entrée à la chapelle du Saint Calice

    L’examen archéologique de la pièce lui donne une datation du I a. C.  

   Sans doute une extraordinaire histoire de plus de deux mille ans, qui sert à donner un grand attractif à la relique.

   Et pourtant, rien de tout cela n’importe d’un point de vue chrétien, car l’eucharistie est en elle-même un dogme, c’est-à-dire, une question de foi. Voilà pourquoi la coupe utilisée a peu d’intérêt en soi, puisque son contenu est toujours le sang du Christ.


   Une seule chose est sûre: le Calice se trouve dans le monument d’une énorme valeur artistique et historique qui est la cathédrale de Valencia. 

Voûte de la chapelle

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mercredi 4 janvier 2017

Les châteaux de la vallée du Vinalopó

   Comment présenter une route des forteresses de la vallée du Vinalopó? Ce qui fait qu'ils soient différents  c'est leur histoire, leur raison d'être face aux évènements dont ils ont été le cadre.

Château de Biar, dans la vallée du Vinalopó

    Morphologiquement, ils sont des forteresses bâties sur la roche des promontoires. Même si aujourd'hui il n'est pas difficile d'y accéder, car on peut parfois arriver en voiture presque jusqu'à la porte, nous sommes étonnés si nous pensons aux conditions d'attaque de n'importe laquelle de ces forteresses, avec des soldats chargés avec ses armes, armures et tout genre de machinerie de guerre, qui devaient avancer péniblement le long des pentes escarpées.

Forteresse de Sax, vue du donjon

   Quant à leur origine, la plupart d'entre elles (probablement toutes) ont été crées dans le temps des almohades. Malhereusement ont connaît très peu cette époque-là. En fait, ce sont les presque huit siècles de gouvernement de la civilisation musulmane dans la péninsule ibérique qu'on méconnaît, grâce à la destruction par le feu de plus de 4000 livres et documents appartenant à l'histoire de cette brillante société, ordonnée par le cardinal Cisneros suite à la prise de Grenade en 1492. Certes, "nous savons que nous ne savons rien", ou peu de chose.

   Nous savons que l'empire des almohades, arrivés du nord de l'Afrique, venait substituer celui des almoravides, qui vivait des moments de déclin, et qu'ils étaient une sorte de guerriers austères et puritains. On sait aussi que c'était une époque instable, où les luttes internes étaient très fréquentes, et que le territoire se trouvait très fragmenté.

Forteresse de la Mola (Novelda). Ici on peut apprécier la technique du pisé et une inscription en arabe (encore à déchiffrer) dans la partie suppérieur à droite

   De cette époque on peut trouver encore des vestiges dans ces forteresses, où l'on remarque très bien la technique du pisé et les lignes qui ont été marquées par les coffrages. La forteresse n'était nécessairement pas, par rapport à la population qu'il protégeait, un endroit de résidence, mais un refuge. Les gens vivaient plutôt dans des "alquerías" (petit ensemble des maisons) des vallées, ce qui leur permettait d'être plus près de leur endroit de travail. Et alors, en cas d'attaque, on venait s'enfermer dans la forteresse, bien fournie (ou le mieux possible), avec de l'eau conservée dans des citernes creusées dans la roche et de l'espace pour garder le bétail. Ici, la forteresse fait partie d'un modèle d'auto-organisation.

   Des murs en pisé, des citernes et le "trésor": les voûtes almohades que nous pouvons trouver dans le premier étage de la tour de la forteresse de Villena et dans celle de Biar.

Voûte almohade dans la tour de la forteresse de Biar
   Et puis, toutes cettes forteresses coincident dans un cadre géographique bien défini: la vallée du Vinalopó, fleuve minuscule avec lequel les levantins espagnols ont su faire des merveilles, depuis l'usage agricole de l'antiquité jusqu'à l'industrie du papier et de la chaussure des derniers deux-cents ans. Cette vallée forme aussi un long couloir qui est devenu chemin direct entre le plateau castillan et la mer Méditerraneé et donc, un terrain convoité pout toute civilisation marchande, comme l'étaient la Castille et l'Aragon.
    
   Après la conquête chrétienne de la zone, les castillans et les aragonais ont réalisé, le long des siècles, tout type de réformes dans ces forteresses: ils ont détruit, bâti, ajouté, enlevé... actions qui ont changé notablement l'aspect qu'elles présentent aujourd'hui. Mais le fait le plus important, c'est que la vallée est devenue une zone de frontière, l'espace de choc entre trois forces: la castillane, l'aragonaise et la musulmane. Je renvoi à plus tard le sujet très fécond de la conquête et des luttes entre musulmans et chrétiens, et je me bornerais ici à rehausser l'aspect de limite, ou de forteresse comme facteur de délimitation servant à demontrer qui était le proprietaire de ces terres.

Forteresse de Biar
   Et ces terres sont vraiment passées dans beaucoup de mains. Pas seulement dans celles des couronnes de Castille et Aragon, mais aussi dans celles des seigneurs féodaux qui les avaient reçues en réconnaissance de leur aide pendant la conquête. Eux, à son tour, les ont vendues à d'autres seigneurs, et c'est ainsi qu'on trouve toute une série de personnages illustres qui y sont passés ou plutôt, qui ont possédé le territoire. La lignée des Manuel ou des Pacheco en sont deux exemples. Et pourtant, le plus souvent les forteresses étaient laissées sous la responsabilité d'un gouverneur qui y vivait, plus ou moins en solitude selon le moment historique, avec sa famille.

Vue panoramique de Biar, qui a toujours appartenu à la couronne d'Aragon


   Et voilà, on s'arrête ici aujourd'hui... à suivre prochainement.
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mardi 3 janvier 2017

Le beau village

Envie de se perdre? On y va?

   Peut-être une des choses les plus jolies quand on visite un endroit qu’on ne connaît pas est de se sentir hereusement perdue… ou transportée par des ruelles qui se tordent, qui semblent avoir un parcours en spiral, des portails qui nous mènent vers d’autres ruelles qui continuent à se tordre encore, des pentes et des descentes, les fleurs aux balcons, musique sortant des fenêtres de maisons sans âge.  Altea est en fait connue comme le village le plus beau de la côte d’Alicante. 

Ruelle: toujours blanc et bleu


 On s’oublie complètement soi-même, et au coin d’une rue, l’infini apparaît, inattendu. On a devant nous un belvédère, puis un autre…

En bas, en première ligne de mer, des bâtiments modernes

   Altea fut bâtie en haut d’une colline, où il y avait un château qui n’existe plus ; elle a été conçue par le seigneur féodal de ces terres, Francesc de Palafox, en 1604, afin de repeupler avec 50 familles un territoire où les gens ne voulaient pas vivre, car il était attaqué continuellement par des pirates et des corsaires venant du Nord de l’Afrique, voilà pourquoi il y avait ici une forteresse.


   Une fois, un homme d’Altea, nommé Ronda, est allé au Maghreb payer la rançon qu’on demandait par un de ses voisins qui avait été enlevé. Tout était presque arrangé, quand il vit, au milieu d’un tas de bois, un crucifix avec une image du Christ, le tout destiné à nourrir le feu. Et cet homme dit qu’il payerait le prix de ce Christ en or. Au chef des maures lui plut l’idée et il sortit une balance… et le miracle se produit quand les plateaux atteignirent le même niveau seulement après avoir mis trois monnaies d’or. Mais les aventures ne finirent pas là, car ils furent surpris par un fort orage au milieu de la mer quand ils rentraient.  Devant la peur de perdre sa vie, ils décidèrent de placer le Christ sur la proue du bateau et, deuxième miracle!, il calma la tempête et nos marins arrivèrent sains et saufs à Altea. Bien sûr, la première chose qu’ils firent en mettant les pieds sur terre fut une procession en honneur du nouveau patron de la ville, procession qui continue de se faire aujourd’hui au cours des fêtes des Maures et Chrétiens, à la fin septembre. 

Église de Notre Dame de la Consolation. Au fond, au milieu de l'autel, la taille du Christ concerné

   Un village de mer avec son quartier des pêcheurs reconverti en promenade maritime.

   Errer sous la lumière blanche du soleil qui reflète sur les maisons blanchies à la chaux. Tout est blanc, vous ne verrez pas d’autres couleurs sauf le bleu de la mer et du ciel et le blanc. 


   Et qui habite là? D'abord, les artisans. Vous trouverez un peu partout des ateliers, notamment de céramique, mais aussi ceux des sculpteurs, des graveurs, des peintres. Il y a aussi un nombre important de jeunes, grâce à l'École de Beaux Arts dépendante de l'Université d'Alicante. Et finalement, des étrangers (le 35% de la population), surtout provenant du nord de l'Europe et qui se sont établis ici au cours des années. Bref, un petit village avec une atmosphère calme et cosmopolite.

Un coin de la Plaça de la Creu
    Et tant d'autres petites histoires qui se sont passées...


    Pour visiter Altea, il ne faut absolument pas être pressé.
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lundi 2 janvier 2017

Réservoir de Guadalest: promenade en bateau solaire

   Il y a un coin au nord de la province d’Alicante très visité, mais pour certains encore inconnu, qui contraste fortement avec les paysages de mer si typiques de la zone.

Embarcadère du réservoir
   Aujourd’hui, notre groupe est parti vers le petit village de Guadalest et, après la visite on s’est promené dans un bateau solaire sur le réservoir. Comme son nom nous l’indique, ce bateau ne fonctionne qu’avec de l’énergie solaire, grâce à des panneaux placés sur la toiture et est, pour autant, complètement écologique... et silencieux.
   Ce qui nous étonne au premier abord est la couleur bleue-turquoise des eaux, causée par les particules de chaux en suspension et qui proviennent des montagnes qui l’entourent.

Réservoir. Au fond: la montagne Serrella
   Le réservoir est un lac artificiel de 86 hectares construit afin de combattre la sécheresse de cette zone agricole à la fin des années 60, moment où l’industrie du tourisme démarrait aussi. On est à quelques 20 kilomètres de Benidorm, capital du tourisme en masse de l’Espagne. Cette ville peut faire elle seule descendre le niveau de l’eau du lac entre 6 et 9 centimètres par jour pendant les mois d’été, ce qui fait deux mètres par mois ; et puis, il y a aussi les vallées plantées de nèfles et d’agrumes, qui ont évidemment besoin d'eau. Lorsque les visiteurs se réjouissent dans ce beau motif à photographier, les gens de la contrée le regardent avec crainte ou avec bonheur dépendant des pluies passées et à venir, ou de son absence.

Du bateau on peut apprécier le niveau de descente de l'eau (mois de septembre - bonne année)

   Un épisode particulièrement difficile est arrivé avec la sécheresse de 1978. Les villageois se souviennent très bien comment toute l’eau du réservoir est complètement disparue. Et quand ils dissent complètement, cela veut dire qu’il n’y est resté même pas de la boue au fond. Tout était absolument sec. On a dû creuser des tranchées pour y enterrer les poissons morts qui commençaient à sentir mauvais. 

   Benidorm était en pleine explosion touristique, la ville était en train de se consolider en tant que destination méditerranéenne. Elle avait passé d'avoir 6000 habitants en 1960 aux 23000 en 1978. Chaque année, plus de monde arrivait pour passer ici ses vacances. On ne pouvait absolument pas laisser les hôtels sans distribution d'eau, mais on n'en avait pas. 


   Que faire? Devant une telle situation, on a finalement décidé d'envoyer des bateaux-citernes provenant de Cadix qui ont réglé partiellement le problème... en privilégiant bien sûr la distribution du liquide précieux parmi les établissements hôteliers.

Le village de Guadalest au-dessus de la colline

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Coca amb molletes (ou du pain avec du pain)

   La gastronomie des endroits qu’on visite est un sujet la plupart des fois secondaire, mais qui intéresse toujours les voyageurs. Et en effet, il me semble que la nourriture est une partie très importante de la culture de chaque région, même si le rôle qu’elle joue est plutôt discret. « Somos lo que comemos » (nous sommes ce que nous mangeons), dit-on.

   Quand on parle de gastronomie au sujet du Levant espagnol, on pense tout de suite à la archiconnue « paella ». Eh bien, je n’en parlerais pas, au moins aujourd’hui.

   Aujourd’hui je parlerais d’une recette méconnue d’Alicante, très curieuse et surtout simple. Il s’agit de la « coca amb molletes » : une galette de pain avec des petits morceaux de chair de pain au-dessus et cuit au four. Voilà, c’est tout. En Espagne il y a une phrase populaire qui dit « Pan con pan : comida de tontos » (du pain avec du pain, nourriture d’idiots), mais à mon avis, c’est un peu injuste. Les principales délices de notre gastronomie régionale (et ici je nomme en passant encore la paella) ont été créées avec ce que l’on avait à la portée de la main, ce que la nature, qui parfois ici est un peu cruelle, nous offre. Autrefois il n’y avait pas des supermarchés, ni des restaurants exotiques ; la monoculture et le marché commun n’existaient pas non plus. Et dans ces conditions-là on a su profiter et apprécier ce dont on disposait, pour tirer le mieux des ingrédients les plus simples et pour nous léguer des plats qu’on mange de nos jours dans les meilleurs restaurants.

Coca amb molletes
Pour les curieux, voilà les ingrédients de la coca amb molletes :

  •    Pour la base : huile d’olive, vin blanc, du sel et de la farine.
  •    Pour les « molletes » : même chose…


   À accompagner avec plusieurs litres d’eau ou de bière. Bon appétit!
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dimanche 1 janvier 2017

"Le lieu trouvé": le Polop de Gabriel Miró

“Nos pieds obéissent aux traces d'autres hommes et assurent le sentier de ceux qui viendront"


Il est abrité par la joie de posséder en vérité ce village auquel on pense toujours quand on raconte un conte. « …Il était une fois un petit village… »


   Si on devait tracer une route littéraire suivant le parcours de l'écrivain Gabriel Miró, nous pourrions errer pendant des journées, comme il le faisait, à travers les montagnes de La Marina. Sa dernière oeuvre, Años y leguas (Des années et des lieues, publiée en 1928), fut écrite le long d'un séjour dans sa maison d'été à Polop et elle ne raconte aucune histoire, ou plutôt elle en raconte plusieures. L'écrivain d'Alicante s'abandonne au trance mystique qui se traduit en l'exaltation lyrique d'un paysage qui innonde tout, un paysage absolu et atemporel. Avec des mots, il peint pour nous les montagnes, les maisons du village, l'eau qui jaillit des pierres, les gens qui vont et viennent avec ses anecdotes et ses tragédies. Il est un peintre en prose... ou un poète du paysage.

   Son séjour à Polop n'est pas fortuit. Il y arrive pour la première fois encore enfant, avec son père, qui est ingénieur des ponts et chaussées et qui, à cette époque-là (début du XXème siècle) travaillait dans la route qui unit Callosa d'en Sarrià avec Alcoy (obéissant d'ailleurs les traces d'autres hommes).

    On a même dit que Polop, c'était Miró qui l'a inventé, et qu'aujourd'hui le village n'est plus à flanc du mont Ponoig, mais aux pieds du Lion Endormi, et que le calvaire ne finit pas dans le vieux cimetière, mais dans le Jardin de Croix.

  À l'entrée du village, le premier point d'arrêt est la Font dels Xorros (la Fontaine des Jets). Avec ses 221 tuyaux, elle est l'un des symboles de la commune. Grâce à l'abondance du liquide précieux dans une zone où la pluie est très rare, Polop a joué un rôle très important dans l'histoire de la région; tel fut le cas de la création du Rec Major (le canal d'irrigation majeur ou principal), qui fut la véritable impulsion du processus de croissance économique et démographique des villes des alentours, telles que La Nucia, Alfaz del Pi ou Benidorm. Le canal était fini en 1666 et sans lui, les chemins de l'histoire auraient été, à coup sûr, très différents. 


"Qui a ramassé l'eau entre ses bras comme une tunique? Uniquement Dieu"

   Des sources et des fontaines apparaissent partout à Polop; c'est le village de l'eau, l'endroit où les gens viennent des autres villages remplir ses bidons, "l'eau nouveau-née, qu'il faut arracher avec la cruche des profondeurs de l'origine, pousse encore avec le relent dur de la pierre, elle arrive sans soleil, sans ciel, sans des champs au-dessus et à l'intérieur; de l'eau incisive et nue; de l'eau de roche... Qui la ramassera et la tordera comme un drap précieux!
   Dieu."


   On s'enfonce dans des ruelles en pente et on commence l'ascension entre des places et des maisons nobiliaires. Car Polop a été pendant des siècles à la tête d'une baronnie qui portait ce même nom et la ville depuis laquelle on gouvernait un ample territoire.
















   Et nous arrivons au calvaire, qui dessine un chemin en zigzag jusqu'en haut de la colline où se trouve le Jardin de Croix. L'air propre de cet endroit a très peu à voir avec ce que Miró a vu il y a presque cent ans:

"Sigüenza monte par la pente du cimetière, déblayée d'ordures. Les niches du chemin de croix se sont effondrées sur des bouillies et des croûtes de dépotoir qui frémissent sous des grosses mouches. Le masque d'une mâchoire de bouc se décharne en riant; ses cornes pourris tremblent de fourmies."
   Le vieux cimetière, qui autrefois était un cimetière tout simplement, fut bâti sur les vestiges d'un château musulman. Ici eurent lieu quelques uns des évènements les plus tristes et sanglants de notre histoire, comme le massacre de plus de 800 maures qui s'étaient refugiés dans la forteresse afin d'échapper à la révolte des "agermanados", en 1521. Ceux-ci leur firent promesse de sauver leur vie s'ils acceptaient de se convertir au christianisme. Ils acceptèrent et, à mesure qu'ils sortaient du château, ils étaient baptisés pour être, tout de suite, égorgés.

   "C'est vrai. Ils ont leurs morts au-dessus; mais la mort, la mort est au-délà de l'horizon de nos pensées et de nos yeux."


    Mais peu nous reste de ce château: une citerne, les vestiges subtils d'une tour et quelques pans de mur. Tout le reste fut démonté et profité pour des nouveaux bâtiments, et très spécialement pour la création de l'ermitage de la Divine Aurore.


   Nous finirons avec une bonne nouvelle: la mairie est en train de mettre la dernière main aux détailles d'un musée dédié à Gabriel Miró, juste à côté de la Font dels Xorros, où nous pourrons connaître en profondeur le rapport de l'écrivain avec le village de Polop.


Musée de Gabriel Miró
  Et nous partirons de Polop, le goût d'une eau de "vérité chimique" à la bouche, et nous espérons être certains d'avoir été devant "le lieu trouvé":

    "Je viens de découvrir un endroit délicieux, endormi parmi les années. C'était sans le vouloir, comme certains grands hommes découvrent précisément ce qu'ils ne s'attendaient pas à découvrir; mais, en le découvrant, ils ressentent une joie légitime d'avoir mis dans le mille avec toute sa volonté illuminée. C'est ainsi que je suis tombé juste par la grâce de la révélation. Cette grâce ne se reçoit pas sans la faculté de sentir et de profiter de ses effets, et c'est alors que le découvert nous appartient si clairement que nous pouvons bien dire qu'il a été crée de toute notre conscience..."
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Cap Negret ou le Sauvage Dompté

   Il y a, en vérité, des endroits où l'on peut trouver des choses curieuses, rares où que nous n'attendions pas. Parfois, c'est le fait de connaître l'histoire de ces choses qui les rend spéciales, et le fait de l'ignorer ce qui les fait passer inaperçues. Les hasards de la nature se mélangent avec ceux de l'histoire des hommes et des femmes afin de nous laisser, un peu partout, des petits monuments.

    Aujourd'hui on voyage donc à un intéressant recoin. Après avoir traversé Altea direction nord et pas loin de la ville, nous arrivons à Cap Negret. L'accident géographique dont il porte le nom est la première rareté sur laquelle on tombe: dans une zone où la roche calcaire prédomine, apparaît ce cap en pierre noire basaltique, le dos fendu par le milieu, à cause de l'extraction de ce matériau depuis la nuit des temps, mais très spécialement dans les années 30 du siècle dernier.


   À présent cet endroit ne semble pas accessible, puisque il y a une maison bâtie et les accès sont clôturés. Et pourtant, si l'on fait un excercice de reconstruction mental du paysage, on pourra imaginer la taille du promontoire. La pierre noire de ce cap appartient à un affleurement volcanique qui a eu lieu à l'ère géologique où tous les continents étaient unis en un seul, Pangée, et qui a causé ainsi sa rupture... À cet endroit on a aussi trouvé les vestiges d'un établissement ibérique, peuple qui, d'ici, faisait le commerce avec d'autres ports de la Méditerranée. Aujourd'hui cet établissement a complètement disparu.

Les roches basaltiques en question

   Vers le côté nord du cap, et après avoir passé devant un petit port, le trait de côte continue avec une zone de plages fossiles, où on peut voir les classiques galets "collés" aux grains de sable qui ont fini par devenir des grandes roches et qui nous ont laisse des curieuses silhouetes après avoir subi l'érosion des vagues.


   Et c'était tout justement la force de la mer qui a creusé une grotte dans cette plage et que l'imagination populaire (ou les faits historiques) a fait appeller "la cova del frare" (la grotte du frère), et qu'on ne trouvera plus jamais à cause des travaux de viabilisation de la N-332, qui passe à quelques mètres d'ici. Autrefois, il a existé à Altea un voisin qu'on nommait ainsi, "el Frare", parce que quand il était enfant il a souffert une dangereuse maladie (bon, la variole, qui à ces temps-là, était très dangereuse) et sa mère l'a confié à la protection de Saint François en faisant promesse que, si l'enfant guérissait, elle l'habillerait avec l'habit de l'ordre des franciscains. Et voilà: le petit a guéri, il a été habillé en moine pendant deux ans et il s'est gagné pour toujours le surnom de "el Frare". Il grandit et il tomba amoureux; et, tel qu'il arrive parfois dans ces cas-là, la fille, au lieu de lui correspondre, tomba amoureuse de son frère (du frère du frère, compliqué ein?). Une nuit d'orage les deux frères sont allés pêcher (drôle d'idée). Ils se sont disputés. El Frare blessa son frère, qui tomba à la mer. En croyant qu'il l'avait tué, il se jetta aussi dans la mer, et ce n'était que le lendemain que l'on a trouvé son corps qui flottait à l'intérieur de la grotte. Jusqu'à une date récente, les pêcheurs d'Altea disaient qu'au retour du travail, le soir, il leur apparaissait un gamin habillé en moine qui étendait les bras vers eux...

   D'après cette histoire populaire, le lieu où les frères se trouvaient au moment de la dispute était la Illeta (l'îlot) que nous pouvons contempler devant la plage de la Olla.


   À quelques 400 mètres de la plage, on a trouvé sur cet îlot des vestiges archéologiques qui pourraient attester l'usage de cet endroit en tant que base commerciale (exportation et importation de produits), avec des trouvailles de large datation chronologique, c'est-à-dire, depuis le I a. C. (époque romaine) jusqu'au XIII (Moyen Âge). Aujourd'hui il est très fréquenté par les navigateurs et les nageurs. Anecdote: selon les coordonnées terrestres, cet îlot est placé presque sur le méridien de Greenwich.
   Par rapport aux infrastructures (magasins et port, tout court) pouvant avoir existé ici, il faut aussi rappeler que dans l'Antiquité, la Via Dianium, voie secondaire se dégageant de la Voie Auguste, passait par ici et unissait Dianium (Denia) avec Lucentum (Alicante) du côté de la mer. Aujourd'hui, ces vestiges ont été complètement ruinés dans ce tronçon.
   Mais peut-être, la chose la plus terrifiante qu'on peut trouver le long de notre expédition, ce sont les nids de mitralleuses bâtis pendant la Guerre Civile (1936 - 1939). La prise des Îles Baleares par les troupes de Franco a fait craindre une attaque venant de ce front (l'est péninsulaire était au début de la guerre l'arrière-garde de la faction républicaine), et on est arrivé a faire cinq constructions de ce type-là. Aujourd'hui, seulement deux y sont visibles, et les autres ont été mangées par la mer.


   Il est vraiement probable qu'ils n'aient pas été utilisés. Leur plan circulaire et ses ouvertures rectangulaires sont très intéressants.
    Dans l'ensemble, il s'agit d'un endroit très tranquille et agréable, fréquenté déjà depuis la fin du XIX siècle par des artistes de tout type. Il est vrai que les alentours sont suggestifs et inspirateurs, et pendant notre promenade nous croisserons çà et là avec des peintres assis devant leurs chevalets.
   Quelque chose a du charmer le chanteur d'opéra Sagi Barba, né à la fin du XIX, et sa femme, Luisa Vela, qui ont décidé de bâtir ici leur villa qu'ils allaient habiter pendant des longues années. Beaucoup des détails de l'intérieur de l'immeuble ont été dessinés par un ami de la famille, A. Gaudí. Même si aujourd'hui le bâtiment a été divisé dans des différents appartements, la façade extérieure demeure inaltérée.


    Et en fin, la promenade par les ruelles donnant accès au petit port de plaisance, constituent en elles seules un monde à part.


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